Antoine Berman, La Traduction et la lettre ou l’auberge du lointain

Il n’y a certainement pas beaucoup à rivaliser avec George Steiner quant au profondeur de leur engagement avec la traduction littéraire et leur réceptivité aux enjeux éthiques, philosophiques, théologiques de la traduction. Antoine Berman en est un.

Dans un plan superficiel, il se met, dans son livre La traduction et la lettre ou l’auberge du lointain, a opposer au style de traduction française des “belles infidèles” la traduction littéraliste des Romantiques allemandes qui n’esthétisent pas mais gardent l’étrangeté des textes traduits.

Or plus profondément il conduit un attaque proprement philosophique, par le concept de la traduction, contre la Métaphysique au sens heideggerien, le platonisme comme il dit, qui Berman essaie de capturer ici sous les noms de la traduction ethnocentrique et la traduction hypertextuelle. La traduction ethnocentrique efface les traces de l’étranger et pretend à écrire un texte comme si l’auteur avait écrit dans la langue cible de la traduction, qui “ramène tout à sa propre culture, à ses normes et valeurs” (48-9). La traduction hypertextuelle travaille par “imitation, parodie, pastiche, adaptation, plagiat…” (49). Bien qu’il fait une différence conceptuelle ici, Berman insiste que toute traduction ethnocentrique sera une traduction hypertextuelle et vice versa. 

À ces types de traduction il oppose la littéralité, ce que ne veut pas dire traduire mot par mot, ni sens pour sens (ce qu’il associe avec la traduction métaphysique et la communication). Il caractérise la traduction littérale principalement de façon négative, en disant ce qu’elle n’est pas, mais il nous donne aussi des exemples, notamment les traduction qu’a fait Hölderlin de Pindare et de Sophocles. Ces traductions ne représentent pas des textes mais manifestent leurs vérité et force poétique dans la langue cible. Elles ne rendent pas le sens mais une justice onto-historique.

Jusqu’au quel point Berman suit-il Heidegger (et Hölderlin) ? Sa lecture de Hölderlin et des grecques semble très inspiré de Heidegger (comme sa lecture des Romains est inspiré par Nietzsche. 96, 51). Il suit aussi Heidegger sur le point de vue que nos langues et temps sont tardifs, or les langues anciennes sont encore jeunes (129-30). Il suit Heidegger (et Benjamin), finalement, dans la conception de la vérité comme manifestation plutôt que représentation (40, 89).

On peut constater une rupture avec Heidegger, heureusement, sur la question d’éthique. Là il cite Levinas : la traduction éthique, non-ethnocentrique, est caractérisé par un respect profond pour l’Autre. Il se fond aussi sur Goethe et la notion de Bildung : “une culture (au sens anthropologique) ne devient vraiment un culture (au sens de l’humanisme d’un Goethe, de la Bildung)” que si elle est régie par le choix éthique (88). Or il ne constate jamais que Heidegger serait autant opposé et contre Levinas et contre Goethe. Et il ne reconnaît jamais que rien que fait Heidegger dans ses oeuvres peut être appelé une traduction au sens vrai et éthique.

Par ailleurs, il reste, chez Berman comme chez Heidegger, une ambiguïté entre création poétique et traduction. D’un côté, Berman insiste que les poètes qui traduisent ne sont pas autorisé, autant que traducteur, à prendre des libertés au nom des “”lois” du dialogue entre les poètes” (58). Leurs “recréations libres” on “n’a pas le droit à confondre avec des traductions” (ibid.). Tout à fait.

Cependant il insiste aussi qu’un vrai oeuvre est “pure nouveauté, pur surgissement” et que “la visée éthique, poétique et philosophique de la traduction consiste à manifester en sa langue cette nouveauté” (89) et qu’il y a là une “double violence: sur la langue traduisante, mais aussi sur l’original” (97, point répété : 98, 117).

Donc il me semble que dans sa opposition heideggerienne à la Métaphysique il suit celui trop longue et nous présente avec une conception de la traduction qui efface sa spécificité en la réduisant, comme Heidegger, à la poésie et l’appropriation poétique violente.

Il restent néanmoins au moins trois points sur lesquels les aperçus de Berman sont extrêmement importantes.

  1. Berman note que les grandes traductions de l’histoire occidentale sont toutes des re-traductions. Il soutient aussi que ces re-traductions se trouvent dans une lutte poétique contre leurs prédécesseurs et compétiteurs. Ca donne lieu à une question pertinente : Peut-être que la traduction sera une alternative à la violence poétique; or, sur un plus haute niveau, face aux traductions alternatives, est-ce qu’on ne se retrouve pas dans la lutte poétique ?

    Il fallait donc de montrer comment la rationalité de la traduction nous donne des resources non seulement pour critiquer les violences des appropriations poétiques mais aussi pour arbitrer entre les traductions alternatives. Est-ce que ça implique que nous devrons au moins postuler une traduction correcte comme idéale regulative ? Il me semble que ce ne peut-être pas nécessaire. Une phronesis traductrice pourrait s’orienter dans les traduction alternatives sans postuler une traduction idéale au-délà des alternatives présentes. Mais beaucoup plus reste à dire et expliquer ici.

    Par ailleurs, il faut lier le remarque de Berman avec l’observation de Steiner que les traduction entres des langues très distantes semblent souvent plus simple que celles-ci entre les langues proches, et que les traductions deviennent extrêmement difficiles quand les langues sont trop proche (comme l’a remarqué par exemple Kafka sur la relation entre l’allemand et le yiddish).

    Ricoeur emprunte l’idée d’un “comparatisme constructif” de Marcel Détienne pour dire que les cultures traduisent d’abord les textes des unes et des autres d’une façon très généreuse, vue poétique. Plus les cultures s’approchent, plus dans ce dialogue elles précisent les images qu’elles ont de l’autre et produisent des (re-)traductions plus strictes.

    Ca suggère au moins l’idée d’une sorte de philosophie d’histoire pour le paradigme traductrice qu’il fallait développer : un progrès, faible certainement, de traductions plus poétiques vers des traductions plus éthiques au sens propre. Néanmoins, il reste essentiel de distinguer bien les attaques poétiques d’un Heidegger contre les Lumières, et contre l’allemand des Lumières, de toutes actes traductrices.

  2. À ce point Berman nous aide aussi de distinguer deux modes de violence poétique : la violence mineure de “traductions infidèles” du classicisme français, et la violence majeure, mais de sa façon aussi plus furtive, des grandes poètes comme Hölderlin qui n’effacent pas l’étrangeté mais au contraire l’utilise comme arme contre leur propre langue. Peut-être que Hölderlin à vraiment les meilleures intentions. Chez Heidegger c’est plutôt une attaque deliberative contre la modernité. (D’autre côté, je reste aussi sceptique que Heidegger vraiment n’efface pas l’étrangeté des grecques. Il me semble qu’il y efface beaucoup.) En tout cas, on peut constater que la violence peut être exécuté et contre l’original et contre la langue cible et parfois contre les deux au même temps.
  3. Finalement, c’est intéressant à noter que Berman parle plusieurs fois d’un contrat qui caractérise les obligations éthiques du traducteur (58, 90). “All contract is mutual translation, or change of right” écrit Hobbes dans le chapitre XIV du Leviathan. Peut être que l’éthique de la traduction se pense mieux sous le signe du don et non du contract, mais l’idée de Berman est néanmoins intéressante.

 

 

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